Le devoir de mémoire: les camps de concentration

Ce jour M. Jean Mével est intervenu au collège, ce matin de 10h à 12h,  pour parler aux classes de 3ème. Des élèves attentifs, sérieux et émus. Un témoignage poignant qui a une valeur inestimable.

Monsieur Jean Mével, matricule 39788, a témoigné de son long calvaire au camp de concentration de Neuengamme en Allemagne du Nord-Ouest, dans les plaines marécageuses de la vaste et monotone plaine germano-polonaise. Il fut interné dans ce camp de juillet 1944 à  avril 1945.

Son long périple vers l’enfer commença le matin du 3o juin 1944 à  Crozon ( bourgade au sud de Brest). Il avait 15 ans!

Son directeur d’école avait renvoyé les enfants à la maison mais malheureusement la mère de Jean lui demanda d’aller renouveler les cartes d’alimentation à la mairie ce matin là. Il ne savait pas que des feldgendarmes  et les S.S raflaient tous les hommes rencontrés et ne faisaient grâce à personne, pas même aux enfants.

 » A 9hoo, les 44 rafflés se retrouvent au centre du bourg à côté de l’église, les uns sous les platanes, les autres alignés dos au mur de l’église face aux fusils mitrailleurs. »

Début d’un voyage cauchemardesque en train dans des wagons à bestiaux qui s’achèvera avec 1200 autres rafflés en Allemagne. « On ne savait pas où on allait » dira M.Mével.

 » Quand les wagons furent ouverts, des soldats nous ont frappé, nous ont crié dessus, des chiens  nous ont sauté dessus. On nous a fait courir 500m , les chiens aux trousses. On nous a rendu les vêtements qu’on nous avait enlevés avant le voyage en train. On nous a fait nous déshabiller derrière des baraques, passer à la douche froide sans savon ni rien pour nous sécher, puis on nous a rasé de la tête aux pieds. Enfin, on nous a fait nous rhabiller avec pour toutes chaussures des claquettes. Expédiés dans un bloc, on nous a donné un matricule. Notre nom n’existait plus et l’on devait répondre quand notre matricule était vociféré en allemand, sous peine de bastonnade ou de mort. Dans les blocs des étagères pour tout lit où l’on dormait à trois sur trois étages. »

Puis ce fut le travail forcé ( 10 à 12h par jour) dans un des nombreux kommandos autour du camp.

M. Jean Mével fut désigné à la briquetterie pour pousser sur des wagons de glaise, kommando très éloigné du camp . Par la suite il a du travailler à l’arsenal de Wilhelmshaven à la ferblanterie pour fabriquer des sous-marins miniatures. Il n’a jamais su à quoi son travail avait pu servir mais il a mis un point d’honneur à le faire le plus mal possible. Il estime avoir eu de la chance d’avoir pu travailler à l’abri alors que ses camarades travaillaient sous la pluie, la neige et dans le froid mortel.

Une journée au camp:

 » Branle bas à 4h30 du matin: réveillés à coups de matraque, tout le monde devant les lavabos de ferraille, appel puis lit au carré sinon les coups pleuvaient, 7h café ( eau noire tiède et patite tranche de pain), midi: 1 litre d’eau chaude considéré comme soupe… appel, contre appel sous les cris et la matraque. Le camp était constamment soumis à des bombardements. On devait se mettre à l’abri dans un grand bloc de béton dans une cave avec 5o cm d’eau en permanence au sol. Nous étions des milliers à nous tenir debout. Si l’alerte durait, le réveil était à la même heure. Il y avait des alertes tous les soirs »

Quelques questions des élèves parmi d’autres:

Elève:  » Et vos parents? Savaient-ils où vous étiez?

M.Mével: Non. Pendant un an je n’ai pas pu donner de nouvelles. Dès que j’ai quitté la maison, j’étais perdu pour mes parents »

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Eléve:  » Combien des 1200 rafflés sont-ils revenus?

M.Mével: 11 « 

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Elève:  » Y avait-il de la solidarité entre les prisonniers?

M.Mével: On ne pouvait pas être chacun pour soi. On arrivait à se tenir les coudes par groupes de 4 ou 5 au maximum par bloc, surtout ceux qui travaillaient ensemble. On se soutenait moralement. Les célibataires devaient soutenir les hommes mariés pour éviter qu’il déclinent. S’ils commençaient à penser à leurs femmes et enfants, c’était terminé pour eux. Ils déclinaient sur 3 ou 4 jours et au bout de 6 jours, ils perdaient le moral. Beaucoup sont morts comme cela.. Je me souviens qu’un matin, en allant au travail, j’ai vu un déporté quitté les rangs et se mettre à courir. Les S.S l’ont laissé prendre un peu de champ et l’ ont tiré comme un pigeon. Le soir en rentrant, on nous a obligé à faire le tour de sa dépouille »

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Eleve:  » Pouviez-vous vous rebeller?

M.Mével: Non. C’était impossible. Nous ne devions pas regarder les S.S dans les yeux sous peine d’être fusillés. On ne devait pas nous approcher d’eux à moins de 5 à 6 mètres »

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Elève:  » Avez-vous gardé des séquelles?

M.Mével: Oui. Je ne dors plus sans cachets depuis 67 ans. Quand j’ai 5 minutes à moi, je n’arrête pas de penser à cela. Je pense à mes camarades même absents. Je leur parle même s’ils ne sont plus là. Nous étions réduits à l’état de bêtes. Ils frappaient, frappaient. Cela défile, défile… Nous étions considérés comme des morceaux , des  » stück »… On était rien de rien ».

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Eleve:  » En voulez-vous à vos tortionnaires?

M.Mével: Oui mais pas aux allemands actuels. Ils ont fait leur « mea culpa » plus que les français. Des Wafen S.S français de la division Charlemagne nous ont gardé 15 jours.  Cette division a fait beaucoup de dégâts. Il est temps que les archives soient ouvertes. »

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Eleve: Parlez-vous de tout cela à vos enfants?

M.Mével: Je n’aime pas en parler. J’ai deux enfants et j’en parle avec ma fille de temps en temps et aussi avec mes petits enfants, jamais à mes arrière petits enfants. Ce n’est pas pensable ce que nous avons vécu là-bas. Nous allons quand même rendre hommage à nos camarades quand nous allons en Allemangne et la population allemande nous accompagne. »

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Elève:  » Auriez-vous un film a nous conseillé sur cette période?

M.Mével: Aucun. Rien n’est vrai dans les films. Nous étions blafards… et les metteurs en scène ne peuvent pas faire revivre cela aux acteurs en les affamant. Un film m’a outré,  » la vie est belle ». Par contre je vous conseille les vrais films d’époque sur canal 68 par satellite. »

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Eléve:  » si vous aviez un message a nous faire passer?

M.Mével:  Unissez-vous. Restez fraternels. Pas de différence entre les êtres humains. N’admettez jamais que quelqu’un puisse penser autre chose qu’un homme, c’est un homme. Ne commettez pas la faute que vos parents ont faite« 

Retrouvez L’histoire de M. Jean Mével sur le lien suivant:   Cliquez!

M. Jean Mével a toujours du mal à retenir ses larmes 67 ans après mais il continue à témoigner tant qu’il en a encore la force. Chapeau bas Monsieur.

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7 commentaires pour Le devoir de mémoire: les camps de concentration

  1. Philémon Mambu dit :

    Triste période que celle de la seconde guerre. Le récit est poignant et je n’ose imaginer ce que cet homme et les autres ont enduré pendant leur déportation. Tout cela fait désormais partie du passé, mais le devoir de mémoire exige que nous en parlions sans cesse. Ces témoignages doivent servir, à nous d’abord, mais aussi et surtout aux générations futures , pour qu’elles sachent où la folie de l’homme l’a mené, et pour que personne, au grand jamais, ne reproduise une nouvelle fois ce genre de délire gratuit et incompréhensible.

    • Marie-France dit :

      Pourtant, parfois, je me demande si l’histoire nous apprend quelque chose. Quand je vois des monstres sanguinaires qui donnent leur peuple en pâture à des désaxés, on est en droit de se poser la question.
      J’ai rencontré M. Jean Mével avant l’arrivée des élèves et il était loin d’être optimiste malgré sa volonté de continuer son combat à 82 ans. Pour lui faire honneur je vais m’interdire tout pessimisme déplacé après tant d’efforts déployés de sa part, depuis tant d’années.

  2. Philémon Mambu dit :

    C’est vrai que le spectacle désolant que nous offrent tous ces despotes et tous ces tyrans à travers le monde n’est guère encourageant. On a même l’impression que le monde va de plus en plus mal, mais comme vous le dites, interdisons nous tout pessimisme, et prenons la vie du bon côté, même si l’exercice est difficile 😉

  3. Vicky dit :

    Il m’a fait pleurer aussi. Son visage si doux ne donne aucune envie de vouloir prendre une revanche. Après toutes les tortures qu’il a subies. Comme tu sais j’ai visite Dahau, Auschwitz et Birkenau le pire de tous. Mes élèves ont suivi pour dire après qu’ils avaient appris la leçon la plus utile de leur vie… »La vie est belle » est mon film préféré pour la VOLONTE d’un père de cacher une telle réalité. Et oui, mon père qui est allé en exil durant la guerre civile jusqu’après la 2ème Guerre Mondiale, il n’en a jamais parlé de cette étape de sa vie. C’est une protection pour soi-même peut-être…

    • Marie-France dit :

      M. Jean Mével a mis plus de 40 ans avant de témoigner. Il dit que ce qu’il a vécu n’est compréhensible que par ceux qui ont vécu la même histoire. C’est aussi pour cela que tant de rescapés ne témoignent pas et ils ont probablement au fond d’eux-mêmes la culpabilité d’avoir échappé à l’indicible. Toujours la même question qui les hantent  » Pourquoi moi et pas les autres? » C’est toujours vrai à travers le monde pour ceux qui ont connu des conditions de vie inhumaines et ceci quelque soit leur âge. Pour arriver à la résilience, il faut du temps et parfois ce n’est pas possible.
      Boris Cyrulnik l’explique bien: http://www.webdlambert.com/dossier-resilience.html

  4. mercenoya dit :

    Je crois que jamais nous ne pourrons comprendre ce qu’ils pensent. C’est trop difficile d’expliquer tout ce temps de torture, de peur, de misère…..Et en plus quand tu es capable de t’en sortir, ta tête ne te laisse pas…tu te sens responsable de survivre!!

    Quand j’ai été assistante d’espagnol en France j’ai voyagé avec mon lycée choletais à Buchenwald, avec profs français, allemands ( des élèves français) et moi….Pour moi, ça a été une visite horrible, je n’ai pas pu arrêter de pleurer……

    Un commentaire qui m’a touché : les gens du peuple qui est à moins de 5 km du camp ont été « surpris » en apprenant ce qui se passait la-bàs quand le camp a été libéré….. A quel point nous pouvons nous tromper nous mêmes???

    Mais je pense que l’homme est capable d’apprendre de ses erreurs, je veux être optimiste,il faut être optimiste!!!

    Mon grand-père a lutté dans la Guerre Civile Espagnole, on sait qu’il était à la bataille de Zaragoza, mais jamais il n’a voulu nous en parler. On sait quelques chose par ma grand-mère. Quand on lui posait des questions, il nous disait toujours que c’était une autre époque, que cela avait déjà passé et on n’en parlait pas…..

    Aujourd’hui il a 94 ans, il n’a pas tout son esprit parce qu’il a subi un ictus et il est devenu un peu comme un gamin, mais cette année on était toute la famille chez lui pour manger le 18 juillet ( c’était la fête du village…) et les feux d’artifice ont commencé. Son commentaire: « aujourd’hui la guerre a commencé ». Mes tantes croient qu’il avait perdu complètement la tête, et non, il ne peut jamais oublier ce qu’il a vécu…. même quand il ne peut pas se souvenir le nom de ses enfants……..

  5. Lia dit :

    Moi aussi je me souviens d’ un voisin et ami de mon père, qui était juif et qui avait perdu tous ses proches aux camps de concentration. Lui, il avait survécu. Il n’en parlait jamais et mon père ne lui demandait jamais non plus. Lui demander quoi ? C’étaient des choses indicibles… Cet homme se sentait coupable parce que lui, il vivait, tandis que tant d’autres étaient morts…
    Je pense que se souvenir de tout cela n’empêche pas la paix et la solidarité parmi les peuples. J’ai beaucoup admiré ce que Monsieur Mével a dit qu’il n’en veut pas aux allemands actuels, parce qu’ils ont fait leur « mea culpa ». Et, en plus, il est vrai que seulement une petite minorité d’eux savait ce qui se passait exactement dans les camps de concentration.
    Merci Marie-France pour cet article si important.

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